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20181206

LES COMBATS DE MULHOUSE.

Lieutenant-colonel A de WAZIERS.

Revue historique des armées. 27ème année – Numéro 4.

 APRÈS le raid éblouissant qui, le 19 novembre 1944, a conduit le groupement Gardy de Delle à Rosenau sur le Rhin (1), le combat-command n° 3 de la 1ʳᵉ division blindée s’est rassemblé dès les premières heures du 20 dans le triangle Sierentz-Kappelen-Barten-heim où à 10 heures le colonel Caldairou diffuse son ordre d’opération n° 36 : Le C.C. 3 va s’emparer de Mulhouse cet après-midi ». Les recomplètements en essence et munitions sont rapidement effectués et à 13 h 30, quatre groupements se mettent en route, aiguillonnés par la magnifique mission qui leur a été confiée.

Trois heures après, la situation se résume ainsi (2) :

— le colonel de Lépinay qui a marché sur l’itinéraire Kœtzingue-Steinbourg-Bruebach est aux abords de Brunstatt ;

— le commandant Gardy venu par Bartenheim-Sierentz et Schlier-bach occupe Zimmersheim et atteint les lisières sud de Mulhouse ; — le commandant Dewatre après un violent combat à Rixheim s’est rendu maître du pont intact de l’Ile Napoléon 

— Le détachement du capitaine Colonnier dont la mission est de s’emparer si possible du pont de Chalempé sur le Rhin a traversé sans encombre Kembs, Niffer et Petit Landau, il arrive à Saint-Martin.

Six longues journées vont être nécessaires pour libérer entièrement la capitale du Haut-Rhin et pour briser les violentes contre-attaques que le général Wiese commandant la XIXe armée allemande va lancer pour tenter de chasser de cette région les unités françaises qui s’y sont aventurées.

La première partie de cette étude sera consacrée aux combats qui vont se dérouler à l’extérieur de Mulhouse et qui contribueront à en assurer la défense. La seconde relatera les actions entreprises à l’intérieur de la ville pour contraindre l’ennemi à abandonner les îlots de résistance où il va essayer de s’accrocher.

(l) Cf. Revue Historique de l’Armée n" 4 de 1969, page 134 « La ruée vers le Rhin ».
(2) La composition des différents groupements est donnée en annexe.

Première partie.

Les combats pour Mulhouse.

Le soir commence à tomber. Pendant que le détachement Gardy aborde le Rehberg, quartier résidentiel de Mulhouse, à gauche le groupement de Lépinay entre dans Brunstatt et parvient jusqu’à la Doller dont tous les ponts sont détruits. Après avoir établi un solide point d’appui sur la route venant d’Altkirch, il s’installe pour la nuit dans la localité. A droite les éléments de tête du groupement Dewatre, en l’occurrence un escadron de reconnaissance du régiment d’infanterie coloniale du Maroc (R.I.C.M.), sont arrêtés à Battenheim par un important bouchon ennemi ; l’arrivée des chars permet de le faire sauter et l’avance continue jusqu’à proximité d’Ensisheim. Faut-il t’enter d’y pénétrer par surprise ? Le colonel Caldairou, estimant que le détachement est beaucoup trop avancé et qu’aucune aide ne pourrait lui parvenir en cas de contre-attaque ennemie, enjoint à l’escadron du R.I.C.M. de revenir à Battenheim tandis que le gros du groupement se replie sur Baldersheim, Sausheim et l’ile Napoléon.

Le long du Rhin, le détachement Colonnier entre à Hombourg où il passera la nuit.
Pour nettoyer et tenir le triangle Hombourg, Lutterbach, Sierentz, le colonel Caldairou dispose d’environ trois mille cinq cents hommes et d’une centaine d’engins blindés. C’est bien peu d’autant plus que l’agglomération de Mulhouse est incluse dans ce secteur et que les renseignements fournis par les habitants sur l’importance des forces adverses ne prêtent pas à l’optimisme. Cependant, l’effet de surprise doit être mis à profit. Dans son P.C. installé à Zimmersheim, le Colonel commandant le C.C.3 décide d’occuper Mulhouse, de consolider son dispositif en l’appuyant sur les coupures de la Doller et du canal du Rhône au Rhin, et de se saisir de têtes de pont au nord de ces deux lignes d’eau. 

La progression doit reprendre le 21 au petit jour. Le groupement du colonel de Lépinay, après avoir libéré Dornach, s’emparera du pont de Lutterbach, celui du chef d’escadrons Gardy nettoiera Mulhouse et s’assurera du pont de Bourtzwiller, celui du chef d’escadrons Dewatre tout en se fortifiant à l’ile Napoléon prendra Modenheim. Le détachement Colonnier poursuivra sa marche vers Chalempé. Quant au R.I.C.M. en tenant Battenheim, il couvrira le C.C.3 face au nord.

L’irruption de la 1ère D.B. aux portes de Mulhouse dont il devra rendre compte à son Führer ne laisse pas d’inquiéter le général Wiese commandant la XIXe armée allemande (P.C. à Guebwiller). Pour lui, la libre communication avec la rive droite du Rhin est une nécessité absolue. Or, il ne reste que deux ponts intacts : Neuf-Brisach et Chalempé. Ce dernier est menacé. Surmontant le désarroi qui a régné dans tout son état-major, il prépare sa riposte. Il envisage une double manœuvre : une division blindée, dont l’action dépend entièrement du ravitaillement en essence et en munitions, s’est aventurée en Haute-Alsace, il faut stopper son avance en la contre-attaquant de face et simultanément, la couper de ses arrières pour la détruire lorsque ses réserves seront épuisées. Seule, la première partie de ce plan sera étudiée dans cet article.

Le général major Hartmann commandant d’armes de la Place de Mulhouse, doit résister à l’intérieur de la ville le plus longtemps possible en infligeant le maximum de pertes aux unités ennemies. Le major Renschling de l’État-Major de l’Armée, envoyé à Ensisheim afin de rassembler toutes les unités allemandes se trouvant au nord de la cité, devra nettoyer le terrain au nord et au nord-est de la ville et rejeter l’ennemi au-delà du canal ». Lui sont subordonnés le bataillon de sécurité Merker (deux cents hommes), l’état-major et une partie des élèves de l’école des sous-officiers de Rastatt (environ cent hommes), la 14ᵉ compagnie de la 30e Wafïen SS Division, une compagnie antichar, plus tous les éléments épars qui ont déjà quitté Mulhouse, enfin cinq chars Panther sont mis à sa disposition.

Le 20, à 8h 45, une nouvelle directive lui précise sa mission « nettoyer Battenheim, foncer jusqu’à l’Ile Napoléon et de là soit sur Bantzen-heim (pour défendre ou reprendre Chalempé ) soit sur Mulhouse suivant la situation ». Les unités du génie reçoivent l’ordre de miner tous les ponts sur le canal entre Illfurth et Mulhouse ainsi que sur la Doller jusqu’à Reiningue ; aucun pont ne doit tomber intact entre les mains de l’adversaire. Quant à l’école du génie de Neuf-Brisach, elle mettra immédiatement sur pied un groupement tactique sous les ordres du lieutenant Eberlé : du Rhin, entre Bantzenheim et Ottmars-heim, il devra traverser la forêt de la Hardt, contrôler les principaux carrefours, enfin s’installer en force sur les lisières ouest.

La couverture nord sera assurée par les élèves de l’école SS de Cernay qui, pour empêcher tout repli, devront tenir tous les embranchements de routes entre Cernay et Ensisheim. L’ensemble du dispositif est subordonné au Hôhere Kommando Eifel (général von Boinebourg) dont la zone de responsabilité s’étend d’Altkirch jusqu’au Rhin.

Le 21 novembre, s’il permet l’entrée des Français dans Mulhouse, va voir les premières réactions ennemies. Dès l’aurore, les détachements du C.C.3 reprennent leur marche en avant. Le groupement Gardy arrive à traverser la ville et à se saisir du pont de Bourtzwiller, mais il échoue dans ses tentatives d’occuper le quartier des casernes où l’ennemi s’est retranché. Le groupement de Lépinay partant de Brunstatt ne peut franchir le canal dont tous les ponts sont détruits ; par Mulhouse, il parvient en fin de matinée à Dornach où se déroulent de durs combats pour la possession définitive de la cité. Le groupement Dewatre, tout en consolidant ses défenses de l’Ile Napoléon et de Sausheim, prend position à Modenlieim.

Par contre, à Battenheim, dès l’aube, les élèves de l’école de sous-officiers de Rastatt s’infiltrent dans la localité où se trouve un élément du R.I.C.M. et quelques T.D. du R.C.C.C. ; après un violent combat maison par maison, ils doivent se replier. À 13 heures, le major Reuschling ayant pu enfin regrouper ses unités relance en force l’attaque ; pendant que ses cinq chars Panther, partis d’Ensisheim, se déploient de part et d’autre de la route nationale, son infanterie débouche de la forêt de la Hardt, cinq ou six obusiers d’artillerie concentrent leurs tirs sur l’agglomération. 

À 1.500 mètres de distance, une lutte sans merci s’engage entre les Panthers et les T.D. Très vite un premier Panther est mis hors d’usage ainsi qu’un canon d’assaut ennemi, mais la supériorité des chars lourds allemands se fait sentir, deux T.D. sont immobilisés, un troisième qui veut leur porter secours est traversé par un obus, seul le conducteur est indemne et peut ramener son véhicule. L’infanterie allemande se rapproche dangereusement, elle prend pied dans le village. Des renforts seraient nécessaires, mais à l’Ile Napoléon où se trouve le gros du groupement Dewatre, l’on s’attend aussi à une forte attaque et l’artillerie ennemie arrose copieusement le point d’appui. L’abandon de Battenheim s’avère obligatoire. Pour aider le repli, un peloton porté et deux Sherman y sont envoyés ; les survivants peuvent ainsi revenir à l’arrière, les uns à Pile Napoléon, les autres à Habsheim.

De son P.C. toujours à Zimmersheim, le colonel Caldairou peut rendre compte dans la soirée que, si aucun progrès n’a été fait, il a pu organiser autour de Mulhouse où l’ennemi tient toujours le quartier des casernes une suite de points d’appui depuis Sierentz, P.C. du R.I.C.M. en passant par Schlierbach, Habsheim, Kreutzstrasse, Ile Napoléon, Modenheim, Bourtzwiller, Dornach avec un faible élément à Morschwiller jusqu’à Brunstatt, P.C. du groupement de Lépinay. Enfin coincé entre le Rhin et la forêt de la Hardt, le détachement Colonnier s’est enfermé dans Petit-Landau. Rien n’a pu être laissé en poste fixe dans les bois, seul le R.I.C.M. y multiplie les patrouilles qui signalent que l’ennemi ne cesse de s’y renforcer.

Avec les faibles moyens dont il dispose encore, le Colonel commandant le C.C.3, qui veut à tout prix se maintenir dans la capitale du Haut-Rhin, a dû fractionner à l’extrême ses unités ; ainsi le point d’appui de Modenheim dont l’intégrité est vitale pour Mulhouse, n’est tenu que par un peloton de chars du 2e R.C.A., 2 T.D. du 9e R.C.A. et une section du 2e zouaves, c’est dire combien sa situation est encore précaire. Malgré cela ses ordres pour le lendemain restent optimistes ; si le groupement Dewatre doit tenir coûte que coûte face à la forêt de la Hardt, dans Mulhouse la caserne Lefebvre sera réduite, à l’est de la ville le groupement de Lépinay reprendra l’offensive pour tra¬ verser la Doller et s’ouvrir la route de Cernay.

Dans le camp allemand, l’attaque de Battenheim de la veille a occasionné de lourdes pertes au groupement Reuschling. De plus, ses quatre derniers chars lui sont enlevés, ceux-ci doivent rejoindre au plus vite Suarce. Considérablement affaibli, le groupement n’avance que très prudemment au cours de la matinée, il occupe Baldersheim, Sausheim, puis le carrefour à deux kilomètres au nord de l’lle Napoléon. Pendant ce temps, le groupement Eberlé parti de Grunhutte progresse à travers la forêt en direction de Rixheim, le Pont du Bouc sur le canal de Huningue est atteint. 

Le journal de marche de la XIXe armée allemande note : il est surprenant que V adversaire ait abandonné intact ce point important. On suppose que l’ennemi veut se replier vers le sud ». En fait seules des patrouilles du R.I.C.M. se sont avancées jusqu’à ce pont ; elles n’y sont pas restées. Apprenant que la seule route permettant les liaisons de la 1ère  D.B. avec l’arrière a été coupée à proximité de Courtelevant, le général Wiese, persuadé qu’il va pouvoir en finir rapidement, prescrit de rameuter toutes les unités disponibles et de les lancer au plus vite par les bois en direction de Rixheim et de là vers le sud de Mulhouse. En outre, il ordonne pour toute la nuit une très vive activité de reconnaissance. L’ennemi sera talonné immédiatement dès qu’il fera mine de se replier » ; le major Reuschling se voit confier la responsabilité de l’opération. Simultanément, il prévoit deux autres manœuvres : au nord de Mulhouse un nouveau groupement tactique sera mis sur pied sous les ordres de l’Oberst Hafner ; son objectif est l’ouest de Mulhouse par Lutterbach vers Dornach. Dans le sud, un fort détachement de la 30e Waffen SS Division partant du canal du Rhône au Rhin devra réoccuper Illfurth, poursuivre par Flaxlanden vers le nord-ouest jus¬ qu’à ce que la liaison soit prise avec le groupement Reuschling. Ainsi l’encerclement complet du C.C.3 dans la capitale du sud de l’Alsace sera réalisé. Le général von Boinebourg est désigné pour coordonner l’ensemble de la manœuvre.

Ce plan est habile, mais il suppose la réalisation de deux conditions : les communications de la 1ère D.B. française doivent rester interrompues dans la région ouest de Seppois, Pfetterhouse et les deux G. T. et la 30e Division SS recevoir des renforts nécessaires. La tentative d’encerclement du général Wiese échouera ; d’une part, il n’arrivera que très épisodiquement à couper les routes le long de la frontière suisse et le ravitaillement de la 1ère D.B. sera malgré tout assuré ; d’autre part, les unités de contre-attaque allemandes n’auront pas le temps de se regrouper et, faute de moyens de transport suffisants, seule une faible partie de la 106ème  Panzer Brigade, envoyée à titre de renfort, rejoindra le champ de bataille. Le chef de la XIXe armée sera aussi desservi par la population alsacienne et plus particulière¬ ment par les employés des P. T. T. et des chemins de fer qui vont renseigner le colonel Caldairou sur tous les mouvements de troupe ou de matériel et lui indiquer les lieux de concentration.

En définitive, dans le camp français, si au cours de cette journée du 22 l’inquiétude a régné, quelques renforts sont arrivés ; les recomplètements en essence et munitions ont été effectués, les positions se sont consolidées. Pourra-t-on contenir les assauts ennemis que chacun sent proches ?

Le 23 novembre, dans le sud, un fort détachement de la 30e Waffen SS Division essaie de traverser le canal du Rhône au Rhin. Le C.C.l solidement installé à Altkirch et à Illfurth, repousse toutes les tentatives et inflige à l’ennemi de lourdes pertes. A l’ouest de la grande cité alsacienne, le groupement de Lépinay ne laisse pas le temps au détachement de l’Oberst Hafner de se regrouper. Heimsbrunn est occupé après un vif engagement. Une tête de pont au nord de la Doller est conquise à Lutterbach, mais il n’est pas possible de pousser plus en avant.

Dans Mulhouse l’assaut est vainement donné à la caserne Lefebvre; le colonel Baillif renonce à la réduire avec les moyens dont il dispose. À l’est la situation va très vite devenir critique pour le groupement Dewatre et le R.I.C.M. Dès 6 heures, Modenheiin est violemment bombardé. L’ennemi, fort d’une compagnie, attaque, il est repoussé. A 6 h 30, c’est au tour de l’Ile Napoléon de subir le bombardement suivi de l’assaut du bataillon Merker ; un tir violent et bien réglé du II/686 R. A. vient dissocier cette action. Cependant des éléments ennemis s’infiltrent à l’intérieur de la position et prennent pied dans l’usine se trouvant à proximité du carrefour, d’autres petits groupes traversent le canal et s’approchent dangereusement du P.C. du point d’appui.

Il est 7h 30; de l'aide  est demandée d’urgence. Le colonel Caldairou envoie de Kreutzstrasse un peloton de chars et une section d’infanterie et d’Habsheim un peloton du R.I.C.M. ; une contre-attaque est lancée vers 8 h 30. La situation est rétablie mais l’alerte a été chaude. Tous les renseignements donnés par les habitants s’accordent pour signaler la présence d’éléments ennemis importants à Batten-heim. Le colonel Caldairou en appelle alors à son commandant de division, le général du Vigier qui lui promet le renfort du C.C.2 dans la soirée ou au cours de la nuit ; en attendant, il faut tenir. L’Allemand reste à proximité immédiate des points d’appui ; tout le monde vit sur les nerfs et la fatigue commence à se faire sentir. Dans la soirée un nouvel assaut est encore repoussé et l’ennemi doit se replier dans la forêt.

À partir de 21 heures, le C.C.2 puis le détachement Couturier du R.I.C.M. rejoignent. Le premier relève le groupement Dewatre épuisé par trois jours de combat ; il s’installe au cours de la nuit entre l’He Napoléon et Schlierbach. Quant au détachement Couturier très éprouvé par son engagement de la veille à Suarce, il renforce la défense de Rixheim. Les éléments du C.C.3, libérés de leur mission initiale, devront se rassembler dans la région de Dornach pour agir en direction de Dannemarie et éventuellement prêter main forte au C.C.2 si la pression allemande s’accentuait.

La situation s’est donc très nettement améliorée. Toute la division du général du Vigier est dans la région, le C.C.2 face à la forêt de la Hardt et dans les faubourgs nord de Mulhouse. Le C.C.3 occupe les points d’appui face à l’ouest : de Lutterbach à Zillislieim, le C.C.l est étalé entre Illfurth et Altkirch. Susceptibles d’intervenir au profit du C.C.2 trois escadrons de chars du 5e R.C.A. sont en réserve à Dietwiller, Landser et Steinbrunn. Si l’activité ennemie spéciale¬ ment sur les lisières de la forêt laisse présager une attaque prochaine, de solides moyens de riposte sont en place.

Que s’est-il passé le long du Rhin ? Dans la nuit du 22 au 23, le détachement du capitaine Colonnier était resté en point d’appui fermé à Petit-Landau. Le 23 à l’aube, le colonel Caldairou, voyant qu’il n’a pas la possibilité de lui assurer une aide substantielle en cas de besoin, lui donne l’ordre de repli sur Habsheim ; celui-ci s’effectue sans encombre. Mais la décision prise est grave de conséquences car l’abandon de Petit-Landau livre à l’ennemi non seulement toute la route longeant le Rhin mais encore un pont sur le canal de Huningue lui donnant un nouvel accès à la forêt de la Hardt.

Le lieutenant-colonel Le Puloch commandant le R.I.C.M., dont la mission principale est depuis deux jours déjà de surveiller cette forêt, veut tenter de réoccuper le passage sur le canal. Il y envoie le capitaine Sartout de son régiment avec un peloton de reconnaissance et deux pelotons portés. Ce détachement trop faible et de plus, dès le départ, scindé en deux par l’intervention ennemie sera contraint le 24 novembre d’abandonner définitivement la position pour se replier à pied à tra¬ vers la forêt après avoir détruit une partie de ses véhicules. Il faudra attendre plus de deux mois pour pouvoir réoccuper Hoinbourg et Petit-Landau qui vont constituer pour les Allemands deux bases de départ supplémentaires permettant de pénétrer dans la forêt de la Hardt. La faiblesse en infanterie du C.C.3 et du R.I.C.M. ne permettait pas de tenir ces points importants sans compromettre la défense de Mulhouse.

Pour les Allemands les résultats de la journée du 23 ont été décevants. D’une part, les communications de la 1èreD.B. avec l’arrière n’ont pu être définitivement coupées, d’autre part, loin de penser à la retraite, les troupes françaises ont résisté au groupement Reuschling. Enfin, une nouvelle menace se fait jour du côté de Lutterbach où la tête de pont au nord de la Doller pourrait devenir dangereuse. Cet échec va amener le général commandant la XIXe armée à remanier profondément ses échelons de commandement de façon à donner plus de vigueur à sa manœuvre. 

En effet, la réduction de la poche créée par la 1ère D.B. devient pour lui de plus en plus urgente car une large brèche vient de s’ouvrir dans le nord de son dispositif avec l’arrivée inopinée de la 2e D.B. dans la plaine d’Alsace. Il n’a plus de réserve pour s’opposer à cette avance. Il lui faut au plus vite écraser la D.B. du général du Vigier pour ensuite diriger le maximum de moyens vers le nord. Tout d’abord, le Hôhere Kommando Eifel qui dépendait jusqu’à présent du LXIII® A. K. devient autonome ; le général Loch en prend le commandement, il relève directement de l’armée. Sa mission est d’ « anéantir V adversaire encerclé dans le secteur au sud de Mulhouse ». Pour l’accomplir, il devra maintenir à tout prix le front de verrouillage entre Montreux et la frontière suisse et l’élargir vers l’est avec l’aide du bataillon de chars 654. En second lieu, il devra accélérer l’attaque destinée sinon à reprendre Mulhouse, tout au moins à la contourner en fonçant de Rixheim en direction de Seppois pour fractionner puis détruire les éléments français.

Cette attaque sera dirigée par l’Oberst Backe commandant la Panzer Bri¬ gade 106 (Feldernhalle), aux ordres duquel sont mises toutes les unités qui auparavant dépendaient des groupements Reuschling et Hafner. L’Oberst Backe dispose donc de la Panzer Brigade 106 dont seuls les éléments précurseurs sont arrivés, du régiment Kasseler dans lequel sont rassemblés les éléments du groupement Reuschling (ce dernier est rappelé à l’état-major de l’armée), du bataillon de l’école de SS de Cernay, de deux bataillons de Panzer grenadier venant du Wehrkreis (3), du bataillon de sécurité 280, d’une batterie d’artillerie et d’un escadron cycliste : « le groupement poursuivra de jour et de nuit l’attaque déjà en cours sans attendre les éléments qui doivent arriver par la voie ferrée. Il importe de ne plus laisser de repos à l’ennemi dans le secteur de Mulhouse ».

(3) 5ème  Région, militaire allemande dont le P.C. est à Stuttgart et qui englobe le pays de Bade.

La journée du 23 bien que très difficile pour le C.C.3 se termine donc par l’arrivée de renforts importants. La situation des forces françaises est beaucoup mieux assise. Par contre, le général Wiese malgré tous ses efforts n’est pas arrivé à rassembler les éléments suffisants pour vaincre et la journée du lendemain va voir échouer ses dernières tentatives pour reprendre Mulhouse.

Le 24 novembre, dès le matin, l’artillerie allemande déclenche ses tirs sur tous les points d’appui de l’Ile Napoléon à Sierentz ; elle est aidée par des batteries situées sur la rive droite du Rhin. À 10 heures, après avoir occupé l’aérodrome, un bataillon soutenu par cinq Panther et deux automoteurs débouche en direction d’Habsheim, tenu par une compagnie de zouaves et un peloton du R.I.C.M. Le colonel de Beaufort commandant le 5e R.C.A. alerté immédiatement, découple un escadron de chars sur les trois qu’il a en réserve. Après une longue observation, les Panther sont enfin décelés. Deux sont touchés, l’un prend feu, un troisième est détruit peu après. Pendant ce temps, l’infanterie qui s’était infiltrée jusqu’aux premières maisons de Habsheim est refoulée à la grenade, mais elle s’accroche au terrain et la situation reste incertaine. Aussi le général du Vigier prescrit-il au C.C.3 de revenir en arrière. Des éléments s’installent en attente à Zimmersheim et à Eschentzwiller. À 13 h 30 enfin, l’attaque ennemie est complètement brisée. L’infanterie allemande dans son repli vers la forêt est soumise à un violent tir d’artillerie bien ajusté qui lui cause des pertes importantes.

À peine cette action est-elle terminée que le front s’anime plus au nord où le bombardement reprend. L’attaque attendue se produit tout d’abord à 15 heures contre Rixheim ; elle est vite repoussée. A 16 heures ce sont les Waffen SS qui se lancent à l’assaut de File Napoléon. Devant le barrage d’armes d’infanterie, ils doivent eux aussi se replier. Ils renouvellent leur tentative à 18 h 30 ; ce sera un échec sanglant. Sur ce front, l’Allemand a appris à ses dépens que la 1ère D.B. est déterminée à défendre Mulhouse. Il laisse sur le terrain quatre chars et de nombreux cadavres.

À l’intérieur de la ville la journée a été relativement tranquille. Les Allemands tiennent toujours les casernes Lefebvre et Barbanègre. Partout ailleurs le calme complet est revenu. Par contre, le contact reste serré le long de la Doller.

À l’est l’occupation de Lutterbach et d’Heimsbrunn fait peser une grave menace sur les lignes de défense allemandes. L’ennemi va con¬ centrer ses efforts pour essayer de les reprendre. A Lutterbach l’at¬ taque déclenchée dès 6 h 30 est aussitôt brisée. Par contre à Heims-brunn les choses vont se gâter très rapidement. Dès le lever du jour, l’escadron de reconnaissance du 3e R.C.A. qui, dans la soirée du 23 s’est rendu maître de la localité, s’aperçoit qu’à la faveur de la nuit la route menant à Morschwiller a été minée par l’ennemi. De plus la ville n’a été nettoyée que très partiellement, de nombreux Allemands s’y trouvent encore cachés. Alors qu’une opération est montée pour déminer l’itinéraire éventuel de repli, l’ennemi débouchant des bois attaque de toutes parts. Des tireurs restés dans les maisons harcèlent les cavaliers blindés du 3e R.C.A. Très vite, il s’avère qu’il faut évacuer complètement la ville. Le capitaine Brisson commandant l’escadron décide de se replier sur le hameau de Bruckenmuhl situé à environ 1.500 mètres au nord-est, il y reçoit en renfort une section de zouaves. Mais l’ennemi accentue sa pression et le bombardement de mortiers qui durait depuis le matin s’intensifie.

À 14 heures, le hameau doit être abandonné : chasseurs d’Afrique et zouaves sont recueillis à Morschwiller où le point d’appui est solide. L’Allemand après en avoir tâté les lisières ne poursuit pas son effort.

Bien qu’Heimsbrunn soit perdu, la 1ère D.B. a résisté vaillamment à tous les assauts de l’ennemi et à 17 heures, le général du Vigier, dans une lettre au général Béthouart, peut écrire : Depuis hier matin 23, je sentais, à travers les renseignements fragmentaires que les mauvaises communications laissaient filtrer que la situation tournait à V aigre du côté de Caldairou. De là ma décision prise de porter Kientz (C.C. 2) à la rescousse, même en paraissant négliger ma ligne de communications. De fait, si ce soir Mulhouse est encore à nous, c’est grâce à l’arrivée en temps opportun de mon artillerie et du renfort Kientz que nous le devons. Mais ce matin, vers 11 heures, j’ai eu un peu chaud ». En effet, l’attaque de Habsheim d’un côté, de Heimsbrunn de l’autre indiquait nettement le désir de l’Allemand d’encercler et de reprendre Mulhouse.

Du côté adverse, malgré les ordres impératifs du général Wiese, le groupement Backe n’a pu remplir sa mission. À cela trois raisons dont fait état le J.M.O. de la XIXe armée. 

La première est que les unités françaises, loin de se replier vers le sud, se renforcent sans cesse. 

La seconde : que la Panzer Brigade 106 n’est pas encore totalement arrivée, seuls dix chars allemands ont été engagés au cours de la journée du 24, trois ont été détruits, quatre sont en panne pour des raisons techniques si bien que le groupement ne dispose plus que de trois chars en état de marche.

La troisième réside dans la précision et la violence des tirs français qui ont stoppé toutes les attaques. Le général Wiese comprend qu’il n’arrivera pas à reprendre Mulhouse, d’autant plus « que V ennemi a eu aujourd’ hui sur la route Courte-levant-Seppois un important trafic avec quelque 200 véhicules ». Son front nord l’inquiète de plus en plus. L’ordre est donc donné en fin d’après-midi d’arrêter l’action du groupement Backe et de diriger immédiatement vers le nord « en vue d’une contre-attaque sur Saverne », la brigade Feldernhalle avec ses deux bataillons de renforts. L’Oberst Hafner reprend le commandement du secteur de Mulhouse avec la mission de déployer le maximum d’activité au cours de la nuit pour camoufler le départ des chars. Ensuite, il s’installera en défensive sur le terrain qu’il occupe, portant surtout son effort face à l'ile Napoléon et à Pont du Bouc.

Ainsi le 24 au soir, Mulhouse est sauvéePendant que se déroulaient sur le pourtour de la ville ces combats qui le 25 se terminent victorieusement, il n’a pour ainsi dire pas été question des événements qui se passaient à l’intérieur de Mulhouse. Il faut maintenant revenir en arrière et retrouver le détachement Gardy laissé le 20 dans la soirée aux portes de la capitale du Haut-Rhin.,

La libération de Mulhouse.

Le 20 novembre à 17 h 30 l’arrivée inopinée du groupement Gardy sur le Rehberg cause le plus grand désarroi chez l’ennemi. Depuis de longs mois Mulhouse est le siège d’une Kommandantur importante. Vers le milieu de septembre le Q.G. arrière et les services de la XIXe armée s’y sont également installés. L’alerte donnée trop tardivement n’a pu toucher tout le monde. Ainsi à l’Ermitage, vaste demeure entourée d’un grand parc, le colonel Caldairou, accompagné de son adjoint, surprend 80 Allemands de la Feldpost occupés à trier le courrier. Sous la menace des revolvers des deux officiers, ils lèvent les bras et sont faits prisonniers. 

Les unités du groupement Gardy continuent leur progression rendue de plus en plus difficile au fur et à mesure que l’obscurité augmente. Il fait complètement nuit lorsque le premier char s’aventure sur le pont du Tivoli. Une forte explosion se produit et le blindé disparaît dans le canal du Rhône au Rhin ; le passage est en partie détruit, il faut s’arrêter. Tout le monde se rassemble en point d’appui fermé autour de la gare. Quelques hommes du génie partent en reconnaissance ; la charge explosive n’était pas assez puissante, et, après quelques aménagements, la traversée du canal, bien qu’aventureuse, reste possible.

Le lendemain, dès le lever du jour, le peloton du lieutenant de Loisy parvient sans incidents à passer au nord de la coupure ; il se rue au maximum de sa vitesse à travers la ville suivi par le reste du groupement. Les ponts sur Till sont intacts, la Doller est atteinte ; le pont de Pfastatt saute, celui de Bourtzwiller par contre peut être saisi à temps. Cependant si le détachement a bien traversé la ville du sud au nord, derrière lui Mulhouse reste encore grouillante d’ennemis. Une double mission s’impose au commandant Gardy : il lui faut à tout prix conserver le pont sur la Doller et assurer au plus vite le nettoyage de la ville. Pour l’aider dans cette double tâche l’arrivée en renfort d’un bataillon du 6e R.T.M. lui est annoncée. Il va donc disposer d’environ 1.200 hommes. Or, Mulhouse est une ville de près de 100.000 habitants de trois kilomètres sur quatre, partagée en deux par une grande artère centrale allant de la gare à Bourtzwiller (rue du Sauvage, faubourg de Colmar). Le quartier ouest sera facilement nettoyé car le commandant Gardy bénéficiera du soutien inattendu du groupement de Lépinay dont la mission est d’occuper Dornach et Lutterbach.

Tous les ponts étant coupés à Brunstatt, il lui a fallu passer par Mulhouse, contribuant ainsi à épurer tout l’ouest de la ville. Dans le centre et l’est, le groupement Gardy reste seul, or c’est là que sont implantés les établissements militaires, casernes Goehorn, Lefebvre, Drouot et Barbanègre où précisément les Allemands se sont rassemblés. Les murs en sont épais, des fortifications intérieures ont été édifiées et sont constamment améliorées. De nombreux snippers » (4) se sont postés sur les toits des maisons avoisinantes pour en interdire l’approche. La partie sera difficile.

(4) Tireurs d’élite armés de fusils à lunette.

À combien s’élève la garnison allemande de Mulhouse ? Sous les ordres du général major Hartmann feld-kommandant de la Place, on trouve des formations de toutes natures : tout d’abord l’état-major et sa feld-gendarmerie (14 officiers, 80 sous-officiers et hommes de troupe) plus deux imités d’instruction, le 34e bataillon de fusiliers du capitaine Weinsapf (environ 700 hommes) et le 335e bataillon de grenadiers du major Hehm (11 officiers, 518 hommes).

En second lieu la gestapo du major Scheuering qui comprend, outre un état-major, le 3e bataillon de police du major Windau à 8 compagnies de chacune 80 hommes plus un commando spécial de 9 officiers et 20 hommes ; ce bataillon est renforcé le 20 novembre par une compagnie du 2e bataillon de police venant de Strasbourg. Enfin on compte de nombreux fonctionnaires civils chargés jusqu’alors de l’administration et du contrôle des diverses activités de la cité. Dès l’alerte donnée, ils doivent être armés et constituer une formation nouvelle « V Alarm Einheit ». Toutes ces unités territoriales ne sont cependant pas entièrement cantonnées à Mulhouse ; de nombreux détachements ont été envoyés à l’extérieur pour tenir les faubourgs, les carrefours importants, les ponts sur la Doller et le canal du Rhône au Rhin. Parallèlement à ces unités de surveillance vient s’ajouter une partie des services et du Q.G. arrière de la XIXe armée évaluée à 400 hommes. Ce sont environ 2.700 Allemands qui sont répartis dans Mulhouse et ses abords.

Le groupement Gardy est donc bien faible, seul dans Mulhouse. La traversée de la ville du sud au nord a pu, grâce à l’effet de sur¬ prise, s’effectuer sans difficultés hormis quelques rafales de mitraillettes ou quelques coups de fusils. Un peloton de chars du 2e R.C.A. et une section de zouaves, le tout sous le commandement du capitaine de Lambilly, assurent la garde et la défense du pont de Bourtzwiller. Quant au commandant Gardy il doit maintenant revenir à la gare principale pour diriger, avec l’aide du bataillon de tirailleurs promis, le nettoyage de la ville. En passant devant la caserne Goehorn la fusillade ennemie devient très intense.

À peine arrivé à la gare sud où l’on attend toujours le bataillon du 6e R.T.M., le commandant Gardy reçoit un S. O. S. du capitaine de Lambilly qui est attaqué de toutes parts. Sa situation devient sérieuse. Avec le peloton de Loisy et une section de zouaves, il faut se porter à son secours. Le reste du détachement défendra la gare pendant que la section du génie améliorera le passage sur le pont du canal. En passant pour la troisième fois devant la caserne Goehorn, le conducteur du half-track de commandement du chef d’escadrons Gardy est gravement blessé. Le véhicule privé de direction va se jeter contre une maison et, pris sous des rafales de balles incendiaires, s’enflamme.

Le capitaine Caire du 68e R. A. qui suivait parvient avec ses mitrailleuses à neutraliser momentanément l’ennemi : Gardy bien que blessé peut se dégager. Mais les véhicules d’artillerie, eux aussi pris à partie, ont radiateur et pneus crevés. Il faut l’intervention des chars pour sortir de ce mauvais pas et rejoindre enfin le point d’appui du capitaine de Lambilly. L’alerte a été chaude. Les défenseurs de la caserne Goehorn deviennent de plus en plus mordants.

Chez le capitaine de Lambilly, par contre, tout est redevenu calme. Les maisons situées de part et d’autre du pont sur la Doller où des Allemands s’étaient infiltrés, sont nettoyées.
Pourtant la situation reste critique. Les communications par l’axe central de la ville sont coupées. Les Allemands sont remis de leur surprise, ceux qui le peuvent doivent rejoindre les casernes, s’y barricader solidement et s’y défendre sans esprit de recul ; pour les autres, ils devront s’installer sur les toits ou dans les étages supé¬ rieurs des maisons et, de là, harceler les troupes françaises en leur causant le maximum de pertes. Cette tactique, bien que dangereuse pour le faible détachement Gardy, va cependant contribuer à clarifier la situation. L’ennemi isolé ou en petits groupes sera pris en chasse par la résistance locale et rapidement réduit au silence. Les moyens militaires pourront s’appliquer contre les points d’appui où les Allemands s’enferment.

Mais pour le groupement Gardy, il s’agit avant tout de rétablir l’axe de communication nord-sud et pour cela de nettoyer la caserne Goehorn. En même temps il faut tenter de réduire la caserne Lefebvre. Le Commandant bien que blessé garde son commandement ; il installe un P.C. provisoire à 200 mètres au nord de Goehorn et prescrit : le peloton de Loisy avec ses chars, protégé par une section de zouaves, s’installera hors de portée de bazookas non loin du P.C. ; il prendra à partie au canon ou à la mitrailleuse les résistances qui se dévoileront. Le capitaine de Lambilly ira au-devant du bataillon de tirailleurs dont l’entrée à Mulhouse est signalée ; il le dirigera vers les casernes Goehorn et Lefebvre contre lesquelles, le maximum de moyens réunis, l’assaut sera donné. La batterie du 11/68® R. A. A. du capitaine Caire viendra par des tirs directs soutenir l’action des tirailleurs.

Pendant ce temps, le 2° bataillon du 6e régiment de tirailleurs marocains, renforcé du peloton de tank-destroyers du lieutenant Hau du 9e R.C.A., est parvenu au sud de Mulhouse. Il lui faut rejoindre les chars. Le capitaine Cothias qui le commande, venu de Zimmers-heim, entre dans Riedisheim vers 8 h 30. Il traverse le canal, pénètre dans Mulhouse et se heurte très rapidement au pâté de maisons occupées par la police allemande. Grâce à l’appui des T.D., 300 Allemands y seront faits prisonniers.

Le capitaine de Lambilly répartit alors les missions : tandis que le capitaine Cothias tiendra le centre de la ville avec la 5e compagnie, la 6e compagnie par la rue du Sauvage et le faubourg de Colmar, après avoir pris contact avec les chars du lieutenant de Loisy, attaquera la caserne Goehorn. La 7 e compagnie et le peloton de T.D. par la rue de Nordfeld et la rue d’Illzach se rendront maîtres de la caserne Lefebvre. Il est 14 heures. Deux combats bien distincts vont se dérouler.

La 6ème compagnie de tirailleurs du lieutenant Fourrière s’engage dans le faubourg de Colmar. À 100 mètres du carrefour avec la rue Vauban, elle est stoppée par des rafales d’armes automatiques et des coups de fusils isolés venant de la caserne et des maisons encadrant ce carrefour. L’approche ne sera pas facile. Goehorn est entourée d’un mur de trois mètres de haut ; au centre un grand bâtiment de quatre étages où, d’après les Mulhousiens, 200 Allemands au moins seraient retranchés. Au sud-ouest, poste de police, chefferie du génie, écuries, cuisines paraissent beaucoup plus faiblement défendus. Deux portes donnent sur l’extérieur, l’une sur le faubourg de Colmar mais trop au sud ne permet pas de vues sur le bâtiment central ; l’autre sur la rue Turenne est dominée par un groupe de maisons sur le toit desquelles sont installés des tireurs d’élite. 

Un plan d’opérations est mis sur pied : empruntant la rue Vauban puis la rue Turenne, la 1ère section avec le soutien d’un Sherman empruntera la porte sud et neutralisera les cuisines. La 2ème section par l’entrée sud-ouest devra se saisir du poste de police et de la chefferie du génie, elle sera suivie par la section d’accompagnement qui se mettra en batterie pour intervenir contre l’immeuble central. Lorsque ces deux actions auront été réussies, un char du peloton de Loisy ouvrira au canon une brèche dans le mur d’enceinte dominant le faubourg de Colmar ; par cette brèche et soutenue par le Sherman, la 3ème section sera alors lancée contre le bâtiment principal.

L’attaque se déclenche. La 1ère section avec l’appui du char occupe rapidement les cuisines mais il n’y a aucune ouverture vers le nord. La 2ème section s’empare sans grande difficulté des écuries et de la chefferie du génie. Toute nouvelle avance reste interdite par des tireurs ennemis embusqués dans les étages supérieurs du bâtiment central.

Dans le faubourg de Colmar, le Sherman fait la brèche prévue et pénètre dans la cour. Un groupe de tirailleurs emmené par un officier s’élance. Il faut traverser un glacis d’environ 100 mètres. Bien que le char fasse feu de toutes ses armes, les Allemands ripostent par un tir dense et précis. Des tirailleurs s’écroulent, le chef de section est tué ; le blindé n’échappe que de justesse à plusieurs panzerfaust. L’approche du bâtiment principal s’avère impossible avec d’aussi faibles moyens bien que deux canons du capitaine Caire soient entrés en action. Il faut reculer car la nuit approche. A la faveur de l’obscurité, une nouvelle tentative est faite sur les locaux nord de la caserne. Les Allemands s’y défendent avec acharnement, puis les évacuent après y avoir mis le feu. Là encore, il faut abandonner.

Les sections du 6ème R.T.M. essaient de cerner l’ensemble, mais les effectifs sont trop peu nombreux. Vers 22 heures, l’ennemi cherche à sortir par la porte sud. Un fusil mitrailleur tire au jugé plusieurs rafales. On trouvera le lendemain le cadavre d’un Allemand.

Le 22 novembre de bon matin, un sous-officier se rend et déclare « tout est vide ». Avec de multiples précautions, un groupe de combat part vérifier les dires de ce déserteur. Ils sont exacts. Profitant de la nuit, les Allemands se sont retirés et l’on apprendra qu’ils ont rejoint la caserne Lefebvre.

Le bilan de cette opération est lourd. Si l’on compte chez l’adversaire huit cadavres, la compagnie de tirailleurs a perdu : 1 officier, 1 sous-officier et 3 hommes tués ; 2 sous-officiers et 14 tirailleurs blessés ; à cela s’ajoutent les pertes subies par le détachement Gardy lors de son troisième passage devant la caserne : le commandant est blessé ainsi que trois hommes composant l’équipage du half-track ; le groupe du génie qui suivait déplore un tué et deux blessés.

Tandis que se déroule l’attaque de Goehorn, la compagnie de tirailleurs du capitaine Lapostolle soutenue par le peloton de T.D. du 9ème R.C.A. commandé par le lieutenant Hau, tente en vain de s’approcher de la caserne Lefebvre. Cette véritable forteresse dont les abords sont bien gardés est enserrée entre les pâtés de maisons dans lesquelles des tireurs sont embusqués.

La progression est très lente. Le lieutenant Hau dans son half-track de commandement est grièvement blessé. Le soir arrive et chacun s’installe en point d’appui fermé sur les positions acquises.

La nuit est relativement calme, mais les renseignements sur l’en¬ nemi donnés par les habitants deviennent de plus en plus préoccupants à mesure que les heures s’écoulent : de nombreux renforts, dont des SS, se dirigeraient vers la ville ; 70 chars auraient été débarqués en gare de Wittelsheim ; effectivement des bruits de chenilles sont entendus sur les routes au nord de la Doller. Un début de panique gagne la population dont une partie quitte la ville, encombrant avec ses bagages les routes conduisant vers le sud. Enfin l’essence et les munitions commencent à manquer. Le bruit court que toute communication avec l’arrière serait coupée.

Devant une telle situation, le colonel Caldairou par son ordre d’opé¬ rations n° 38 pour le 22 novembre prescrit : « Certains indices laissent croire que V ennemi prépare une contre-attaque sur Mulhouse... En vue de parer à cette attaque possible... le groupement Gardy suspendant toute opération de nettoyage résistera sur place. Dans le cas où il n’y aurait pas d’attaque ennemie, le nettoyage reprendra dans V après-midi avec l’aide d’un nouveau bataillon de tirailleurs. »

La matinée du 22 se passe sans incidents notables. Goehorn est entièrement occupée. L’arrivée du ravitaillement en essence et munitions apporte un démenti aux tracts que les Allemands déversent sur la ville.

« Soldats de la 1ère division blindée.
La situation pour vous est désespérée.
En quelques jours vous avez attaqué l’Alsace avec succès mais vous êtes à la fin de votre avance.
Vos chefs ignoraient les réserves allemandes qui sont mainte¬ nant entrées en action et qui vous attaquent de toutes parts.
Les premiers succès incontestables, remportés grâce à votre héroïsme et à votre esprit de sacrifice sont sur le point de se trans¬ former en débâcle.
Maintenant il n’y a que deux possibilités pour vous : mourir dans une situation sans issue ou sauver votre vie. Rappelez-vous Arnheim... »

Dès la fin de la matinée le colonel Baillif commandant le 6ème R.T.M. avec son état-major, sa compagnie d’accompagnement et une compagnie de mortiers prend position au centre de la ville. À 18 heures, il en prend le commandement et le commandant Gardy peut enfin aller se faire soigner. Tous les éléments de son détachement sont laissés à la disposition du nouveau Commandant d’Armes.

Quelle est la situation à Mulhouse le 22 novembre dans la soirée ? La contre -attaque allemande ne s’est pas produite, mais elle se des¬ sine très nettement sur toute la périphérie nord. Si, dans toute la partie ouest le calme est revenu, en dehors de quelques coups de fusils lancés par des tireurs isolés vite pourchassés par la résistance locale, si le Centre, à la suite de l’arrivée de nouvelles troupes, est maintenant fortement tenu, par contre l’Est est encore entièrement occupé par les Allemands avec deux points forts dans les casernes Lefebvre et Barbanègre. À Drouot il n’y aurait presque plus personne.

Le colonel Baillif est décidé à réduire la caserne Lefebvre dans la journée du 23. La mise en place des moyens s’effectue dans le courant de la matinée. La 5ème  compagnie du 6ème R.T.M. , soutenue par un peloton de chars du 2e R.C.A. dans le groupe d’immeubles de l’école Wolf, doit protéger la préparation et le débouché de l’attaque qui sera conduite par la section d’éclaireurs et la 7e compagnie du II/ 6e R.T.M., le tout sous les ordres du sous-lieutenant Establie. En soutien la batterie de 105 du 68e R. A., commandée par le capitaine Caire, le peloton de chars du lieutenant de Loisy et un groupe de T.D. du 9e R.C.A.

À 13 h 30 débute la préparation d’artillerie, 200 obus sont tirés à vue directe sur la caserne par les canons installés soit vers la place du 14 Juillet et tirant sur la face sud-est, soit dans la rue des Brumes et tirant sur la face nord-ouest. Pendant ce temps, les T.D. placés près de l’église Sainte-Jeanne d’Arc ouvrent des brèches dans le mur d’enceinte. Mais si le mur s’écroule en plusieurs endroits, les obus de 105 n’ont que peu d’effets sur le bâtiment central. Il faudrait des obus incendiaires.

À 14 heures commence l’attaque proprement dite. Trois sections s’infiltrent dans la cour par les brèches faites dans le mur. La première, celle du sous-lieutenant Establie, se précipite sur l’immeuble central où elle pénètre. Dans le couloir des murs en chicanes arrêtent la progression ; derrière chaque chicane, une arme, le plus souvent un bazooka. Quelques pièces sont occupées ; leurs défenseurs se renforcent plus loin.

Pendant que se déroule ce combat sans merci, une deuxième section est dirigée vers le bâtiment est, mais violemment prise à partie par les tirs ennemis, elle doit très vite se replier. La troisième section prend pied dans les écuries ; elle y reste bloquée par les feux partant des étages de l’édifice principal et par ceux provenant d’un petit blockhaus situé dans la cour. En outre les assaillants sont en butte aux tirs d’ennemis embusqués dans le pâté de maisons situé au nord-est de l’église Sainte-Jeanne d’Arc, tireurs qui ne s’étaient pas dévoilés au début de l’attaque.

La situation devient critique. Les morts et les blessés sont déjà nombreux. L’aide de l’artillerie, de nouveau sollicitée, est refusée car les réserves de munitions s’épuisent et aucun ravitaillement n’est prévu.

Dans le bâtiment principal, la lutte acharnée se poursuit. Très vite il faut se rendre à l’évidence, l’accès aussi bien aux caves qu’aux étages supérieurs est absolument impossible. Il faut décrocher. Le lieutenant Establie réclame l’appui des chars. Un T.D. veut s’avancer ; un homme de l’équipage est gravement blessé, le T.D. recule. C’est alors que le char « Austerlitz » du lieutenant de Loisy pénètre dans la cour. Grâce à son tir précis, le repli s’exécute mais très vite un panzerfaust l’atteint de plein fouet tuant l’officier. Ainsi mourut glorieusement celui qui avait eu l’insigne honneur d’atteindre le premier le Rhin à Rosenau le 19 novembre. Les brèches ne peuvent plus être empruntées tant le feu ennemi se concentre sur elles. Les derniers tirailleurs abandonnant les morts doivent escalader le mur pour se replier.

L’assaut a échoué devant l’acharnement des défenseurs et l’efficacité des obstacles accumulés à l’intérieur des locaux. Le 6ème R.T.M. a perdu 26 hommes dont 16 tués ou disparus.

Le colonel Baillif ne pourra reprendre son attaque, car non seule¬ ment il ne reçoit pas de renforts, mais devant la pression allemande de plus en plus forte contre Elle Napoléon et les faubourgs nord de Mulhouse, les chars et l’artillerie dont il disposait lui sont enlevés.
Les choses en sont là lorsqu’au petit matin du 26, l’observatoire du 6e R.T.M. installé à la cathédrale découvre un drapeau blanc au-dessus de la caserne Lefebvre.

À l’arrivée des tirailleurs envoyés en reconnaissance, l’établissement militaire est vide d’ennemis. Le drapeau a été placé par le dernier Allemand avant son départ. Il en est de même à Barbanègre et à Drouot. Dans le journal de marche de la XIXe armée allemande on peut lire : « Le commandement militaire de Mulhouse se fraie un chemin pour rejoindre nos lignes à Pulversheim avec ses hommes, ainsi que les fonctionnaires civils et du Parti encerclés dans la ville, leurs femmes et leurs enfants. »

La capitale du Haut-Rhin est enfin libérée.

Conclusion.

Il aura donc fallu six jours pour mener à bien l’exécution complète de la mission donnée le 20 novembre par le colonel Caldairou. Le C.C.3 d’abord seul, alors que ses communications avec l’arrière étaient fortement menacées, puis avec l’aide des renforts qui lui parviennent petit à petit, a pu faire face aux assauts répétés de la XIXe armée allemande. Malgré les ordres impératifs donnés par Hitler en personne exigeant l’anéantissement de la 1ère D.B. et la réoccupation de la ville, Mulhouse est maintenant libérée et le général de Lattre est décidé à tout mettre en œuvre pour que cette libération ne soit plus remise en question.

Après six longues journées d’angoisse, la population peut enfin laisser éclater sa joie. Pourtant l’ennemi reste menaçant. S’il n’est plus dans la ville, il en occupe toujours les lisières nord et ses tirs d’artillerie occasionneront encore bien des deuils. Les attaques successives des unités de la 1ère armée française au cours de l’hiver ne parviendront pas à briser l’étreinte allemande. Il faudra attendre l’offensive générale déclenchée dans les derniers jours de janvier 1945 pour contraindre l’adversaire à abandonner le sud de l’Alsace.

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